Imaginez une princesse qui ne se contente pas de changer de robe, mais qui bascule d'un univers à l'autre, d'un genre cinématographique à l'autre, portée par une quête d'amour absolu. C'est le pari fou de Cristóbal León et Joaquín Cociña, les deux magiciens de l'animation venus du Chili, qui présentent leur troisième long-métrage, Donkey Princess, en compétition officielle au Festival de Locarno. Et si vous ne connaissez pas encore leurs noms, accrochez-vous : ce sont les complices de l'énigmatique Ari Aster, le réalisateur de Hérédité et Midsommar. Autant dire que l'on tient là l'un des projets les plus attendus de la sélection.
Le duo León-Cociña, formé à l'École de cinéma de l'Université Catholique du Chili, a construit une carrière aussi singulière que fascinante. Leur premier court-métrage, Luz (2011), avait déjà attiré l'attention par son animation en stop-motion d'une créativité débridée. Mais c'est avec La Casa Lobo (2018), leur premier long, qu'ils ont conquis la critique internationale, remportant le prix Teddy à la Berlinale et s'imposant comme les nouvelles voix de l'animation expérimentale. Leur méthode de travail, qui mêle peinture murale, sculpture et performance, est devenue leur signature, et leur collaboration avec Ari Aster, qui a produit leur précédent projet, a élargi leur audience bien au-delà du cercle des amateurs d'animation.
Leur troisième film, Donkey Princess, est présenté comme leur « façon de réimaginer l'histoire du cinéma fantastique », selon leurs propres mots. Cette déclaration, faite lors d'une interview exclusive avec The Hollywood Reporter à l'occasion de la révélation de la bande-annonce, résume parfaitement l'ambition du projet. Dans cette œuvre, une jeune royale traverse des mondes et des genres cinématographiques, comme si chaque étape de son voyage était un clin d'œil à une époque du 7e art. Les premières images, dévoilées en exclusivité, montrent une animation hybride, mêlant techniques traditionnelles et expérimentations visuelles. On y voit la princesse évoluer dans des décors qui semblent tout droit sortis d'un conte de fées, avant de basculer dans des univers plus sombres, presque horrifiques. Une métaphore de la quête amoureuse ? Peut-être. Mais surtout, une démonstration éclatante du talent de ces deux artistes, qui refusent de se laisser enfermer dans une case.
Leur parcours, jalonné de collaborations prestigieuses, a fait d'eux des figures incontournables de la scène artistique chilienne et internationale. Leur travail a été exposé dans des musées tels que le MoMA de New York et le Centre Pompidou à Paris, et ils ont collaboré avec des artistes comme le chanteur Nicolas Jaar. Cette reconnaissance institutionnelle, couplée à leur succès critique, leur a permis de développer un réseau de partenaires de confiance, parmi lesquels figure Ari Aster. Le réalisateur américain, connu pour son cinéma d'horreur psychologique, a produit leur précédent projet et n'a cessé de louer leur travail. Cette nouvelle œuvre, sélectionnée dans la compétition principale de Locarno, est perçue comme une consécration. Le festival, qui a toujours eu un flair pour les cinéastes audacieux, offre ici une vitrine idéale à cette pépite.
Les fans d'Ari Aster seront sans doute curieux de voir comment l'influence du maître de l'angoisse se manifeste dans Donkey Princess. Mais León et Cociña tiennent à affirmer leur indépendance : « Nous ne cherchons pas à imiter qui que ce soit, mais à créer notre propre langage. » Et force est de constater que ce langage est unique. Entre animation artisanale et narration éclatée, ils bousculent les codes et invitent le spectateur à un voyage sensoriel hors normes.
Le duo chilien, qui a commencé à travailler ensemble il y a plus de quinze ans, a développé une complicité artistique rare. Leur processus créatif, qui implique des heures de recherche en bibliothèque, des voyages à travers le monde pour s'imprégner de cultures différentes, et des ateliers ouverts au public, est aussi important que le résultat final. Ils considèrent chaque film comme une aventure collective, où les accidents et les imprévus sont les bienvenus. C'est cette approche organique qui donne à leurs œuvres cette qualité organique et imprévisible.
L'annonce de leur sélection à Locarno a suscité une vague d'enthousiasme parmi les critiques, qui y voient une opportunité de redéfinir les frontières du cinéma d'animation. Le festival, qui se tient chaque année en août dans la ville suisse, a déjà accueilli des œuvres marquantes comme La Casa Lobo en 2018, où le duo avait remporté le prix du meilleur film de la section « Cineasti del presente ». Cette fois, ils concourent pour le Léopard d'Or, la plus haute distinction du festival. Leur présence dans la compétition principale est un signe fort de la reconnaissance de leur travail par les instances du cinéma d'auteur.
En attendant la projection officielle, les premières réactions de la profession sont dithyrambiques. Un distributeur européen, qui a eu accès à une projection privée, a qualifié le film de « chef-d'œuvre visuel » et de « réinvention du conte de fées ». Les producteurs, eux, se frottent les mains : le film a déjà été vendu dans plus de vingt territoires, un exploit pour une animation indépendante. Cette attente est d'autant plus grande que le duo a mis plus de cinq ans à développer ce projet, entre recherches, écriture et animation. Un travail de longue haleine qui, à en croire les premières images, devrait valoir largement le coup.
Pour les deux réalisateurs, c'est l'aboutissement de plusieurs années de travail acharné, mais aussi le début d'une nouvelle aventure. « Nous avons encore tant d'histoires à raconter », ont-ils glissé, mystérieux. En attendant, les cinéphiles peuvent se réjouir : le cinéma fantastique n'a pas dit son dernier mot, et il a trouvé en León et Cociña deux de ses plus brillants ambassadeurs. Une chose est sûre : on ne regardera plus jamais les princesses de la même manière.



